L'Immigration Portugaise en France!

Publié le par Rosario Duarte da Costa

Arrivée à Lyon le 15 Août en 1970, je fûs scandalisée par les lieux d'habitat et les conditions de vie, des portugais à Lyon!
Si, depuis cette date, l'image de ces hommes et femmes  a changée, il me semble important de dire aux nouvelles générations la souffrance de leurs ainés dans le quotidien. Il faut leur apprendre la lutte de chaque jour pour vivre entre deux cultures qui ne s'intéressaient à eux que pour des raisons lucratives: d'un côté la France où il fallait "produire" et de l'autre le Portugal, à qui il fallait donner les
résultats de leur produit!
Je pense en particulier à la montée de St. Jean vers la rue des Farges où les gens vivaient tassés dans des habitations insalubres, aux rues cachées dans le noir du  jour...et de tous les coins où, les enfants ne pouvaient regarder que leur misère!
Voici un travail par Victor Pereira, qui me paraît interessant, pour ceux qui souhaitent connaître mieux, l'histoire de l'immigration portugaise en france!
                                                                            Rosario Duarte da Costa
                                                                                                                                       15/10/2008
 
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 modernisateurs et conservateurs : les débats au Portugal sur l'émigration portugaise en France, 1958-1974 Victor Pereira
IEP Paris

Décembre 2003

Sommaire
En émigrant en France, un million de Portugais, approximativement, posèrent, entre 1958 et 1974, un vaste problème aux élites gouvernementales portugaises. Ces départs massifs
[1] suscitèrent d'amples débats au sein de l'Etat portugais qui, en dépit de son caractère dictatorial, connaissait d'importants clivages autour des questions du développement économique et social, de la position à prendre vis-à-vis de la construction européenne ou de la viabilité du maintien des provinces d'outre-mer[2]. L'émigration participait au plus haut niveau à ces controverses et la gestion de celle-ci épousait les lignes de force des autres débats.
Bien que tout le monde s'accordait à dire que l'émigration devait être évitée, que la première politique à mener était de combattre ses causes, deux options principales se profilaient dans la mise sur pied d'une politique migratoire : soit libéraliser l'émigration portugaise vers la France, c'est-à-dire laisser émigrer tous ceux qui le désiraient et ôter, plus ou moins fortement, le corset législatif qui empêchait les Portugais de sortir du pays
[3] soit, au contraire, restreindre, plus ou moins fermement, ce que certains considéraient comme une «hémorragie de population » en renforçant ce corset par des lois limitant davantage les possibilités de migrer légalement, en durcissant les peines contre les clandestins et, surtout, en tentant d'appliquer drastiquement cet ensemble de mesures. La première position était défendue par les modernisateurs – groupe majoritairement composé de fonctionnaires (alors appelés technocrates)- qui considéraient que l'émigration en réduisant la main d'œuvre disponible obligerait les structures productives du pays à se moderniser et permettrait d'accélérer l'industrialisation aux dépens du secteur agricole dont le poids archaïque était perçu comme un frein pour le type de développement souhaité. L'afflux de remessas[4], traditionnel expédient équilibrant la balance commerciale d'un pays séculairement déficitaire dans ses échanges internationaux[5], constituait un autre argument de poids en faveur de la libéralisation de l'émigration. Face à cette logique, les seconds, les conservateurs, s'insurgeaient contre ces flux migratoires pour une batterie de motifs que l'on expliquera plus loin mais que l'on peut déjà subodorer au vu de la sociologie du groupe : propriétaires agricoles, petits industriels, bourgeoisie agraire : tous ceux qui bénéficiaient de la main d'œuvre peu coûteuse que l'émigration leur ôtait.
Bien entendu, au-delà de ce dualisme quelque peu simplificateur, certains défendaient des solutions intermédiaires, d'autres arguaient, inspirés notamment par la doctrine sociale de l'Eglise catholique, que l'Etat ne pouvait empêcher quiconque de se déplacer selon sa libre volonté. Les différents courants de l'opposition prétendaient ainsi que la dictature enfreignait, avec sa législation, les droits de la population à circuler librement, à choisir son lieu de résidence. Cependant, nous nous limiterons ici aux positions émises à l'intérieur de l'appareil d'Etat et aux soutiens traditionnels de la dictature en gardant à l'esprit que certaines élites de l'Estado Novo défendaient et désiraient entreprendre une politique distincte voire opposée aux fondements de l'idéologie salazariste.
L'arène des débats sur l'émigration est constituée par les cabinets ministériels, les secrétariats d'Etat, les travées de l'assembleia nacional et de la câmara corporativa et les différents organismes administratifs où s'échangeaient des notes, des informations, des avis, des projets, où s'échafaudaient des lois, des accords de main d'oeuvre. Elle se trouve également dans ce que l'on ne peut pas véritablement appeler l' «opinion publique » dans le cas de l'Estado Novo mais dont certains avis étaient médiatisés via les journaux, nationaux et/ou régionaux et par des courriers adressés aux divers organismes de l'Etat, ceux-ci allant de la Junta da emigração - organisme rattaché au ministère de l'Intérieur et composé de représentants de plusieurs ministères et services ayant des rapports avec les phénomènes migratoires - jusqu'à la présidence du Conseil.
Le long de la période étudiée, avec la césure constituée par la mort politique de Salazar en août 1968, l'empreinte conservatrice inspirant la politique migratoire de l'Etat portugais s'estompe pour laisser place à l'optique modernisatrice. Cependant cette lecture par trop linéaire ne doit pas occulter tout un jeu de vitrine machiavélique opéré par Salazar qui donnait à voir une législation conservatrice mais recevait les dividendes d'une politique modernisatrice menée à pas cachés. A partir de documents issus des archives des différents organismes gouvernementaux, nous tenterons de percevoir au plus près les ambiguïtés d'une politique qui ne peut se découvrir pour cause d'équilibres internes à préserver, qui ne peut être rationnellement entreprise faute d'outils adéquats. Enfin, nous verrons que l'évolution libéralisante impulsée dans la gestion de l'émigration massive pendant l'ère de Marcelo Caetano trouve largement ses racines dans les débats en cours dans la dernière décennie du règne de Salazar.

Prises de décision

Les débats internes aux élites gouvernementales, à propos de l'émigration comme de tout autre thème, butaient, jusqu'en août 1968, sur le style de la prise des décisions politiques lors du long règne de Salazar. Quoi qu'il fut dit ou écrit, argumenté ou rétorqué, la seule chose qui comptait était l'opinion et la décision de Salazar[6], si bien que l'on observe plusieurs fois une importante dichotomie entre les avis des fonctionnaires compétents et les décisions prises in fine. Or, Salazar est autant omnipotent que silencieux sur le thème de l'émigration portugaise en France. Dans la dernière décennie de sa dictature, l'ancien séminariste discourait plus longuement sur le futur de l'Occident, le péril communiste, sur le «lusotropicalisme », sur le Portugal «multiracial et pluricontinental » que sur l'exode vers la France de près d'un million de ses sujets à l'aspect, selon un curé de la mission catholique portugaise de Paris, de «récent-sortis d'un camp de concentration »[7]. Le thème est absent de ses propos compilés par la Coimbra editora[8] ; de surcroît, dans, par exemple, sa correspondance avec Marcello Mathias, ambassadeur du Portugal à Paris entre 1961 et 1969[9], il évite de faire de larges considérations sur le sujet, se bornant à déplorer la grande activité des passeurs - sorte de boucs-émissaires pour les élites salazaristes quant au problème migratoire – qui encouraient le risque de peines de prisons conséquentes mais fort peu scrupuleusement appliquées[10].
Pour reconstituer le processus de prise de décision et identifier, au sein des différents organes de l'Etat portugais, les différentes postures face au phénomène migratoire, une note du 3 novembre 1967, rédigée par António Manuel Baptista, président de la Junta da emigração et destinée au ministre de l'Intérieur Alfredo Santos Junior, est particulièrement éclairante. Ce document expose la demande formulée par l'Office National d'Immigration français de recrutement de travailleurs portugais pour le dernier trimestre de l'année 1967 et le premier trimestre de 1968, soit un contingent «de 1200 travailleurs, composé de 900 manoeuvres de force
[11], originaires de zones rurales autant que possible, et de 300 travailleurs agricoles pour tous les services »[12]. Afin de préparer une réponse, la Junta de emigraç
õão se réunit. Divers avis s'expriment dans cette note, dont les logiques renvoient au clivage modernisateur/conservateur tout autant qu'aux statuts de ceux qui les énoncent. Le représentant du ministère des Affaires étrangères «manifeste l'intérêt qu'il y aurait à ne pas donner une réponse totalement négative à la demande parce que l'ambassade de France, en face des actuelles restrictions, se montre réticente à la signature d'accords qui seraient de l'intérêt du pays, accords relatifs à l'assistance sociale et à son extension aux travailleurs portugais du Cap-Vert »
[13]. Le représentant du ministère de l'Outre-mer est favorable à ce dernier point et, de ce fait, à toutes «les mesures qui peuvent le faciliter »[14]. Le représentant du ministère des Corporations souhaite que l'on satisfasse la demande française car, raisonnant «en termes de marché de l'emploi », il dit avoir «connaissance de situations de chômage et de sous-emploi en certaines zones du pays »[15], tandis que le représentant du ministère de l'Economie est contre pour des raisons «économiques » non consignées dans le document. Les représentants des autres ministères et services (ministère de la Marine, ministère des Travaux Publics, PIDE) restent muets. Le président de la Junta da emigração termine la note en donnant son opinion : il est opposé à ce que la demande de l'ONI soit acceptée. Son refus est notamment motivé par l'interdiction d'émigrer aux travailleurs ruraux et aux ouvriers qui a été édictée le 30 mai 1967[16]. La décision revient au ministre de l'Intérieur. Et celui-ci tranche : «Face aux règles qui, pour des raisons d'ordre supérieur, s'observent et devant la carence de main-d'œuvre dans le secteur agricole, j'approuve l'avis de la Junta da emigração »[17], c'est-à-dire de son président, soit le rejet de la demande française. Derrière les «raisons d'ordre supérieur », on devine l'ombre du président du Conseil. Que ce document ait été retrouvé dans les archives de Salazar est une preuve supplémentaire de son influence dans la décision prise. Et, comme on le sait, Salazar contrôlait de près le capital ministère de l'Intérieur[18].
La décision prise a un parfum kafkaïen. L'argument invoqué pour justifier le refus est en totale contradiction avec l'avis du représentant du ministère des Corporations pourtant censé être le mieux placé pour connaître le marché du travail. D'ailleurs, le terme de connaissance employé par lui, puis par le ministère de l'Intérieur, révèle le caractère impressionniste et fortement approximatif qui est à la base de la décision. Cet exemple permet de distinguer deux traits fondamentaux dans les débats sur l'émigration. En premier lieu, ces non-prises en compte du véritable état du marché de l'emploi et l'importance donnée aux impressions révèlent que ces décisions tenaient plus de la manœuvre politique que de la gestion purement économique (si elle existe). En second lieu, le champ laissé libre aux approximations cognitives prouve la quasi-inexistence et/ou le non-emploi des outils de mesures indispensables à la tenue d'un véritable débat sur l'émigration, ce qui ouvre à l'hypothèse selon laquelle une politique migratoire rationnelle et efficace, basée sur une connaissance précise du marché de l'emploi, aurait été impossible car «anachronique » : l'Etat ne possédait pas encore les éléments statistiques adéquats et la vision portée sur la société portugaise était largement archaïque. Les résistances politiques et sociales contre l'industrialisation avaient, par ricochet, retardé l'élaboration et la construction de tels outils statistiques qui auraient permis de gérer rationnellement le marché du travail et l'émigration, ou, à tout le moins, d'argumenter les choix..

Résistances

Si Salazar se passait de tâter le pouls de la population via de véritables élections et, plus généralement, ne se préoccupait pas de l'opinion de la majorité de cette population, il cherchait à aller dans le sens des appuis sur lesquels reposait son pouvoir. Or, pendant les années agitées consécutives à la campagne présidentielle du général Humberto Delgado en 1958[19], des appuis traditionnels du régime montrèrent des signes plus qu'évidents d'érosion, ébranlant le statu quo conçu par Salazar. D'un côté, les coups d'éclats d'Humberto Delgado, de Henrique Galvão ou de Júlio Botelho Moniz laissaient entrevoir des embarras croissants pour Salazar dans ses relations avec les forces armées[20]. De l'autre, les prises de position puis l'exil de l'évêque de Porto révélaient la rupture d'une partie de l'Eglise et de ses fidèles avec le régime[21]. D'obscurs nuages s'amoncelaient au-dessus du palais de São Bento d'autant plus que les guerres coloniales avaient éclaté et qu'une parcelle de l'Empire pluri-séculaire avait été perdu face aux armées de Nehru[22].
Face à ces menaces de défection, Salazar se dut de renforcer l'appui qui lui était offert par la bourgeoisie agraire et les petits industriels. Le régime assurait à ces derniers une relative prospérité en les protégeant des concurrence internes et externes via le conditionnement industriel et des mesures protectionnistes et en leur réservant une main d'œuvre abondante, docile, aux marges de manoeuvre revendicatrice quasi inexistantes et peu rémunérée
[23]. Or l'émigration massive rompt ce cercle vertueux pour ces milieux conservateurs qui ne cessent de s'en plaindre, mettant en cause le gouvernement. Leurs protestations face à l'émigration s'adossèrent à un argumentaire visant à préserver le Portugal rural et pluri-continental. La lettre adressée, le 7 juin 1961, au ministre de l'Intérieur, par José Pereira da Rocha, à la fois pharmacien, propriétaire et président de la Junta de freguesia de Paúl située dans le concelho de Beira Baixa - en somme une bon représentant de la bourgeoisie agraire conservatrice – atteste de l'articulation des raisons politiques, économiques et idéologiques dans les résistances face à l'émigration :

Permettez que, très respectueusement, je dirige à Votre Excellence un appel afin que soit contenu le terrible exode de travailleurs ruraux vers l'étranger, spécialement vers la France.
Dans toute la province on lutte déjà avec un manque de bras, non seulement de travailleurs agricoles mais aussi d'artistes de la construction civile, principalement des charpentiers et des maçons.
En tant que petit propriétaire, vivant dans cette région depuis plus de 30 ans, je sens le problème dans toute son acuité, ayant des difficultés à trouver du personnel, et, comme moi, des centaines et des centaines de producteurs luttent avec les mêmes difficultés. La clameur est générale.
Et car j'occupe aussi, pour le bien de la Nation, la modeste charge de president de la Junta de Freguesia locale, je connais la quantité d'hommes valides qui sont sortis et essaient de sortir vers l'étranger, la même chose arrivant dans d'autres villages.
Nous traversons une heure exceptionnellement grave, avec les événements de l'Angola, dans lesquels « tous nous ne sommes pas assez » pour défendre le Portugal, notre patrimoine d'outre-mer, des attaques de nos ennemis. Nous devons lutter sur tous les fronts, par tous les moyens en notre possession et avec l'ardeur de notre inébranlable foi dans les destins éternels de notre Patrie et, en cette heure difficile, la sortie vers l'étranger de tant de centaines ( peut être des milliers !) d'hommes valides, pourra non seulement compromettre l'équilibre économique de la nation par la diminution de la production comme sa propre défense.
Sans doute serait-il beaucoup plus utile que, au lieu d'émigrer vers l'étranger, ces hommes valides partent vers notre Outremer »
[24]

Selon l'auteur de la lettre, l'émigration vers la France se fait au détriment du maintien des provinces d'outre-mer. Outre le dépérissement de l'agriculture, cet argument est la principale corde sur laquelle jouent les élites rurales. Les émigrants en France sont dépeints comme des traîtres. Autant ceux qui émigraient afin d'échapper au service militaire qui, pour cause de guerres coloniales, s'allongeait à 4 ou 5 années (dont une partie sur l'un des fronts africains), que ceux qui, bien que ne s'étant pas soustraits à leur devoir patriotique, ne participaient pas au peuplement – blanc – des provinces africaines, étaient considérés comme des traîtres.
Tant et si bien que, dans l'optique conservatrice, les émigrants portugais se dirigeant vers France étaient quasiment «perdus » pour le Portugal. Selon eux, pas plus qu'ils ne contribuaient à la politique coloniale (en revanche, il n'échappait ni aux modernisateurs ni à Salazar que les envois d'argent soutenaient le financement des coûteuses guerres coloniales), ils ne s'inséraient dans les épopées des Grandes Découvertes magnifiées par le régime salazariste. Difficile d'affilier ces rudes paysans de l'intérieur portugais aux colons d'antan qui «donnèrent de nouveaux mondes à l'Europe ». En France, ils ne construisaient pas un nouveau pays intimement lié à la métropole comme dans le cas du Brésil, ancien réceptacle des vagues d'émigration. Même si pour les conservateurs, la France représentait la patrie de grands penseurs comme Charles Maurras ou Maurice Barrès dont Salazar appréciait les oeuvres et recevait fréquemment les descendants spirituels (Jacques Ploncard d'Assac ou Henri Massis
[25]), elle leur apparaissait surtout comme l'horrible berceau de la Révolution française, de la modernité et de tous les maux dont le venin était à même de contaminer les âmes pures et les esprits a-critiques de leurs compatriotes qui, innocemment, souilleraient, lors de leurs vacances ou éventuels retours définitifs, leurs terres natales. De même, ce plébiscite populaire que pouvait constituer l'émigration en faveur de l'intégration du Portugal dans un espace européen ne pouvait être admis par ces panégyristes du «Portugal du Minho à Timor ».
Le secteur agricole n'eut pas l'exclusivité des clameurs contre l'émigration. Les industriels, surtout ceux du nord du pays, qui employaient une main d'oeuvre rurale qui pratiquait la poli-activité – travaillant dans de petites et moyennes usines implantées en milieu rural tout en continuant de cultiver des terres – émirent également de fortes réticences. Soutenus par le régime qui les protégeaient des concurrences internes et externes et les assuraient d'une main d'œuvre abondante et peu chère et leur offrait en outre les débouchés des provinces africaines où, paisiblement, ils pouvaient écouler leurs marchandises, ces industriels s'insurgèrent contre la départ de «leur » main d'œuvre et la disparition du réservoir de population qui tendait à maintenir la faiblesse des salaires. Ces facilités confortèrent l'inertie et la dépendance infantile à l'égard de l'Etat de l'industrie portugaise qui ne cherchait alors pas, à l'exception de rares cas, à moderniser son appareil productif, ou à améliorer ses taux de productivité
[26]. L'émigration et ses effets les secoua donc rudement. Délibérément aveugles ou incapables de comprendre les causes profondes du phénomène et peu préparés ou disposés à accepter ses conséquences, certains de ces industriels se retournèrent contre l'Etat portugais qu'ils accusaient de privilégier les salariés. Ainsi firent, par exemple, des industriels de Braga, dans une lettre du 30 juillet 1964 : «On ne peut pas seulement penser aux droits légitimes des travailleurs qui veulent émigrer désirant une vie meilleure (et nous savons que, finalement, ils trouvent dans les lieux où ils émigrent un pain plus amer que celui dont ils disposaient dans leurs terres) car il est indispensable de penser également aux droits de ceux qui restent et dont la sécurité du travail peut être très affectée »[27]. Réfractaires à toute autocritique, ces industriels délégitiment même les migrants car, selon eux, ces derniers ne trouvent pas de meilleurs conditions de vie à l'étranger. D'autres emploient des arguments plus fins, prétendant que les départs massifs empêchent la jeune industrie portugaise de s'épanouir et de s'aguerrir en vue d'une intégration plus étroite avec les autres économies. L'émigration apparaît donc, aux yeux des élites conservatrices rurales, agricoles comme industrielles, comme néfaste, ferment de désagrégation de leur relative prospérité.

«O que parece é »
[28]

Malgré la mauvaise foi, la défense de leurs intérêts et la volonté de maintenir, avant tout, le statu quo économique et social, l'avis de ce lobby conservateur à propos de l'émigration est fondamental politiquement pour Salazar. Même si a posteriori de multiples études démontrent que le Portugal a pris le chemin de la croissance économique – ce qui allait de pair avec la mise en concurrence accrue des entreprises et, pour survivre, la modernisation forcée de l'appareil productif, etc. - dès la fin des années 1950, Salazar continuait de soutenir officiellement ces résistances. L'importance prêtée aux protestations des conservateurs est facilement décelable dans les archives[29]. Par exemple, en juillet 1964, un nommé Albano Rebelo envoie un télégramme lapidaire au ministre de l'Economie depuis Arouca dans lequel il affirme : “le signataire propriétaire proteste contre politique suvie gouvernement émigration laissant propriétaires sans métayers cultivant terres et payant plus contributions(.) politique suivie cause ruine agriculture et porte préjudice économie nationale (.) responsable seulement gouvernement (.) Albano Rebelo”[30]. Cette critique frontale n'est ni archivée (et rapidement oubliée) ni retransmise à la PIDE pour enquêter sur ce trublion osant critiquer le gouvernement de la Nation. Au contraire, l'administration se met en branle afin d'éclairer ce propriétaire mécontent. Le ministère de l'Economie adresse ce télégramme au ministère de l'Intérieur qui le transmet à la Junta da emigração. Celle-ci, malgré le surplus de travail inhérent à l'augmentation exponentielle des candidatures à l'émigration, s'affaire à rédiger une note justifiant la politique migratoire du gouvernement portugais[31]. Elle explique, avec de savants tableaux, que l'émigration légale dans la région d'Arouca se déroule par le biais de cartes d'appel envoyées par des Portugais implantés au Brésil et, de façon temporaire, vers la France, pour la culture de la betterave. Elle précise, avec force graphiques, que ces départs n'amputent pas la croissance «naturelle » de la population. L'émigration légale, selon cette note, n'absorbe que 62,4% du solde physiologique en 1958, 48,2% en 1959, 37,6% en 1960, 53% en 1961, 51,5% en 1962. Ainsi, si Arouca se dépeuple – 49 personnes de perdues entre les recensements de 1950 et 1960 –, ce n'est point la faute des départs autorisés par l'Etat. Nous approfondirons plus loin l'argumentaire autour des soldes physiologiques dont la logique sous-jacente, imbue de pensée mercantiliste, est fondamentale pour la compréhension des apories de la politique migratoire. On voit déjà par cette note, la stratégie utilisée par Salazar : le gouvernement portugais n'a aucune responsabilité dans l'ampleur de l'émigration. Elle se fait, selon lui, malgré lui, sous forme clandestine. Le gouvernement se sert donc de l'émigration clandestine pour se dédouaner de toute responsabilité dans le départ des émigrants. Il se limite à minimiser l'ampleur de l'émigration légale, avec une législation particulièrement restrictive, où la responsabilité du gouvernement est engagée. La clandestinité, en partie sciemment favorisée, permet au gouvernement de percevoir les bienfaits de l'émigration. Car ce n'est pas à Salazar que l'on allait apprendre les avantages de l'émigration tant au niveau politique – soupape de sécurité désamorçant les tensions politiques et sociales dues au «chômage », au sous-emploi, à la misère, etc. – et économique grâce aux «remessas » des émigrants qui permettaient d'équilibrer la balance de paiement. Salazar, ancien professeur d'économie politique à l'université de Coimbra, n'avait-il pas écrit en 1916 dans son ouvrage O Ágio do Ouro que les émigrants portugais au Brésil «étaient pour leur pays d'origine une richesse »[32] ? Bien que Salazar-professeur et Salazar-président du Conseil ne développaient et n'appliquaient pas toujours les mêmes idées[33], on ne peut croire qu'il n'ait pas utilisé les bienfaits de l'émigration même si, toutefois, il en redoutait les conséquences politiques à moyen et long termes, c'est-à-dire une démocratisation du Portugal. En effet, dans la vision salazariste, chaque émigrant se transformait en révolutionnaire potentiel. Non pas dans le sens où il aurait lu O Avante ![34] et se serait converti en opposant au régime mais dans le sens où, ayant fait un apprentissage de la démocratie, s'étant enrichi, ayant découvert un véritable Etat-providence, il ne manquerait pas lors de ces vacances annuelles dans sa terre natale, d'ouvrir le Portugal à l'Europe et de montrer à ceux qui étaient restés combien ils étaient rustres et combien les divagations des élites salazaristes contre la démocratie étaient infondées. De même Salazar n'avait pas manqué de percevoir que le développement économique du pays rendait peu viable la dictature qui ne subsistait, en partie, que grâce à l'arriération. L'apparition d'une classe moyenne importante, la multiplication des échanges internationaux sonneraient tôt au tard le glas de l'Estado Novo. Cependant, percevoir les risques permettait de mieux les contrer. L'émigration clandestine a ainsi été une arme, tout comme l'encadrement et la surveillance, permettant de restreindre les risques de politisation des Portugais en France. Un clandestin n'est-il pas plus vulnérable face aux Etats, plus enclin à éviter tout contact et activité risquant de briser sa stratégie migratoire qui repose sur un travail et des économies intensifs afin de, plus ou moins rapidement, plus ou moins mythiquement, retourner au Portugal ?
Suivant son adage «en politique, ce qui paraît existe », Salazar a instrumentalisé l'émigration clandestine. En restreignant l'émigration légale tout en régularisant a posteriori les migrants partis clandestinement - ce qui incitait les Portugais à imiter ceux qui étaient déjà partis, sachant que leur retour serait possible à la prochaine amnistie -, Salazar, tout en feignant d'assurer, aux milieux conservateurs, son appui inconditionnel, recueillait le fruit du labeur des Portugais en France qui, au prix de multiples sacrifices, envoyaient tout ce qu'ils pouvaient à leurs familles. Il dépassait ainsi ingénieusement le clivage posé en introduction entre défenseurs et opposants à une libéralisation de l'émigration. Il conservait la fidélité des premiers et obtenait les dividendes attendus par les seconds (modernisation accélérée, afflux d'argent). Les lois criminalisant l'émigration clandestine
[35] et la soi-disant répression implacable des passeurs, dont la couverture journalistique était largement manipulée par les autorités politiques, participaient largement de ce jeu de vitrine. Si Salazar avait été vraiment opposé à l'émigration, les lois sur les clandestins auraient été effectivement appliquées, les réseaux de passeurs plus effrayés de ce qu'ils ne l'étaient[36] et le gouvernement n'aurait pas, annuellement, décrété des amnisties qui de facto encourageaient l'émigration clandestine et régularisaient a posteriori les clandestins.
Le télégramme de protestation d'Albano Rebelo envoyé au ministère de l'Economie, lequel n'avait pas de responsabilité particulière dans la gestion de l'émigration, corrobore l'idée de l' “inavouable dysfonction nationale » avancée par António José Telo
[37]. Selon cet auteur, certaines dysfonctions essentielles dans la position du Portugal au sein du système international doivent être tues par les dirigeants même s'ils en tiennent compte dans leurs actions gouvernementales. Car «quand un homme politique, même des plus habiles, oublie cette dichotomie entre l'action réelle et celle exprimée dans le discours vendu pour la consommation interne, le résultat est sa chute »[38]. Ici, c'est la position semi-périphérique du Portugal[39], sa dépendance économique et financière et l' inéluctabilité de l'émigration que les hommes politiques ne peuvent énoncer. Or, à l'inverse de Salazar, le jeune économiste Luis Maria Teixeira Pinto, ministre de l'Economie entre 1962 et 1965, dont les projets allaient à l'encontre des courants conservateurs qui auraient provoqué son départ en 1965[40], ne respecte pas ce principe vital. Lors d'une conférence de presse en 1964, il déclare qu'il ne pense pas que l'émigration, «en dépit de sa gravité, soit de nature, sur le plan national, à poser de sérieuses difficultés. En effet, c'est de la main-d'œuvre qualifiée que le pays a besoin »[41]. Ce type de diagnostic, en inadéquation avec la pensée empreinte de mercantilisme et de nationalisme véhiculée par les milieux conservateurs, semble avoir été à l'origine des protestations de ceux-ci. Salazar, au contraire, assimila ce principe du silence bienfaisant - son pouvoir pendant 40 ans n'en découle-t-il pas en partie ? – : comme on l'a dit, il n'évoqua jamais l'émigration massive des années 1960 et a fortiori ne la présenta pas comme l'instrument indispensable à l'équilibre de la balance des paiements. L'entretien concédé à la revue International Affairs en 1963 montre à quel point le dictateur était maître dans le jeu de l'évitement discursif de la dysfonction nationale. Constatant la pauvreté du sous-sol portugais, l'âpreté du climat et les accidents orographiques, il avance que «comme l'agriculture ne peut ni absorber l'excédent annuel de main-d'œuvre, ni même subvenir de façon raisonnable aux besoins de sa propre main-d'œuvre, l'industrialisation du pays s'impose [...]. Notre plan de développement, en cours d'exécution, prévoit la migration, jusqu'en 1964, d'une partie de la population du pays dans l'industrie, le commerce et les prestations de services ; nous devons y créer, au cours de chacune des années à venir, 40 à 45 000 emplois nouveaux. Nous atteindrons un point d'équilibre quasiment idéal, semble-t-il, lorsque l'agriculture n'occupera pas plus de 30 % de la population active »[42]. Tournant définitivement les pages des contes oniriques du Portugal agraire «vivant habituellement », reconnaissant l'impossibilité que l'agriculture nourrisse toutes les bouches et la nécessité de l'industrialisation, Salazar ne confesse cependant pas l'émigration comme outil de régulation du développement économique et social. Plus frappant, il n'esquisse pas ouvertement l'idée du peuplement des provinces d'Outre-mer, argument pourtant martelé par les milieux conservateurs. Toutes mentions à l'émigration sont donc soigneusement évitées afin de mieux préserver l'appui des milieux conservateurs même, et surtout, si la politique menée va à l'encontre de leurs intérêts. Et si Salazar utilise le terme de migration, il ne lui donne toutefois pas de connotation spatiale. Accepter la fin d'un Portugal vivant majoritairement de l'agriculture ne signifie pas qu'il accepte le dépeuplement des campagnes, l'exode rural et les concentrations de salariés-prolétaires dans les villes et les éventuels troubles socio-économiques que ce processus implique[43]. Il prétend vouloir inscrire l'industrie dans le milieu rural afin que les Portugais ne perdent pas les valeurs prônées par le salazarisme : la famille, la religion, la morale. Dans les travées de l'Assemblée nationale, une des panacées contre l'émigration consiste à créer des «industries » dans les campagnes afin d'y fixer la population : «d'une distribution du travail équilibrée sur tout le territoire du pays dépend l'équilibre démographique de cette population et l'annulation, ou au moins la réduction, des inconvénients graves que représentent l'émigration et même la concentration autour des grands centres urbains »[44]. Ce projet, empreint de la pensée leplaysienne qui a influencé Salazar et les élites de l'Estado Novo[45], a, en partie, été réalisé. Les industries implantées à la campagne – surtout dans le nord du pays (Val do Ave) - ont ainsi concilié agriculture et industrie, évitant la «désaffiliation », le paupérisme et atténuant les troubles sociaux et politiques. Un autre vieux projet, visant à inscrire la population dans les campagnes, resurgit afin d'éviter l'émigration : le remembrement rural. Malgré plusieurs échecs[46], l'idée de redessiner les limites des terres agricoles et de favoriser la multiplication de propriétés familiales réapparaît à l'orée des années 1960 et est ainsi défendue : «effectivement, je suis de ceux qui pensent qu'il[le remembrement] peut être un élément de la plus haute importance pour la valorisation de notre agriculture ; pour l'application de nouvelles méthodes ; pour l'augmentation du rendement du capital «fundiário », aujourd'hui relégué à des valeurs extraordinairement basses ; pour une amélioration des conditions de vie de ceux qui travaillent la terre et, aussi pour, dans certaines régions, s'opposer à l'exode rural et faire face à la croissante pauvreté des bras, déterminée par l'industrialisation progressive et par l'émigration constante »[47].

 

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L'immigration portugaise
( Télérama)

Le 30 juillet 2008 à 17h21 Réagissez réagissez Envoyez à un ami envoyez à un ami   Imprimez imprimez
Tags : Portugal     mai 68     immigration     José Viera

LE FIL TéLéVISION - Dans son documentaire “Drôle de mai”, José Vieira sonde une souffrance tue, celle de milliers de Portugais qui choisirent l'exil en France. Et offre un regard décentré sur les événements de 1968. A 21h20 sur France Ô.


Il avait 7 ans quand il a découvert la boue et les baraques du bidonville de Massy, en banlieue parisienne. Comme huit cent mille Portugais fuyant la misère et la dictature dans les années 60, ses parents avaient choisi la France pour un exil qu'ils espéraient provisoire. Quarante ans plus tard, de documentaire en documentaire, José Vieira fouille la mémoire de cet exode qui fut « un des plus importants de l'Europe de l'après-guerre ».

« En France, on est persuadé que l'immigration portugaise fut sans problèmes. Parce qu'elle n'est pas liée à l'histoire coloniale. Et parce que les Portugais sont restés très silencieux sur le sujet. Mais derrière ce silence, il y a beaucoup de souffrance. » A 10 ans, quand il fait ses devoirs sur la table de la cuisine, José Vieira entend le récit de ces exils clandestins. « Au bidonville, ma sœur, une des rares à savoir lire le français, faisait office d'écrivain public. Pendant qu'elle remplissait les papiers, les gens racontaient leurs histoires aventureuses, terrifiantes. Tous utilisaient le mot “o salto”, qui signifie le saut - le grand saut par-dessus les frontières. » Le souvenir de ces épopées a nourri un premier film, La Photo déchirée, en 2001 : « J'ai ouvert la boîte, et j'ai commencé à tirer un fil sans fin. » Un fil qui se prolonge par la diffusion du Drôle de mai, sur France Ô".

Mais le réalisateur, qui déteste le communautarisme, refuse l'étiquette de « spécialiste de la diaspora portugaise » : « Je fais des films sur l'immigration, sur la condition humaine de l'immigré. » En 1990, il a travaillé avec l'historien Gérard Noiriel sur Racines, documentaires tissant des histoires de familles et d'exils en Europe. Aujourd'hui, il s'intéresse au sort des Roms. Et s'il continue à explorer la trajectoire des migrants portugais (prochain chapitre : la révolution des œillets), c'est avec l'idée qu'il s'agit de récits universels d'enfers à fuir et de paradis ­perdus. Et que ces odyssées n'en finissent pas de résonner avec l'actualité.  

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Virginie Félix

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