Entre Littérature et Théâtre! Dans la jungle des Villes (de Bertold Brecht)

Publié le par Rosario Duarte da Costa

 

Entre Littérature et Théâtre!

 

Dans la jungle des Villes

(de Bertold Brecht)

 

Nous ne sommes pas libres. Ça commence le matin avec le

café et avec des coups, quand on est un singe, et les larmes

des mères salent le repas des enfants, et leur sueur leur lave

la chemise, et on est en sécurité jusqu’à la période glaciaire,

et la racine se tient au cœur. Et a-t-il  terminé sa croissance,

et veut-il faire quelque chose à fond, alors qu’il est payé,

initié, estampillé, vendu au prix fort, et il n’a même pas la

liberté de sombrer.

Bertold Brecht

Ed. L’Arche

Rosario Duarte da Costa

Copyright

21/05/2012

 

 

 

 

 

10.05.2012 "On The Steps", chorégraphie de Florent Mahoukou, au Tarmac

« Dans la jungle des villes », de Bertolt Brecht (critique de Lorène de Bonnay), Théâtre national de la Colline à Paris 0

 

Un « Grand Combat » * dans la jungle du théâtre

 

À la Colline, le jeune metteur en scène suisse-allemand Roger Vontobel affronte avec énergie et inventivité une pièce de jeunesse énigmatique et puissante de Brecht, centrée sur le thème du combat : il adapte et monte de façon très contemporaine « Dans la jungle des villes ». Les spectateurs sortent sonnés d’un tel match.

 

Dans la jungle des villes © Élisabeth Carecchio

La mise en scène de Vontobel décape une pièce pourtant loin d’être poussiéreuse. En effet, Dans la jungle des villes, créée avec scandale en 1923 et remaniée en 1927, évoque l’affrontement que se livrent à Chicago en 1912 un modeste employé de bibliothèque originaire de la savane, George Garga, et un riche Malais négociant en bois, Shlink. Brecht s’inspire de deux romans publiés en 1905 et 1906, dont l’action se situe à Chicago (la Jungle d’Upton Sinclair s’intéresse à la misère du prolétariat dans la grande ville américaine, tandis que la Roue de Johannes Jensen évoque un combat entre deux hommes).

Shlink, en quête d’émotions réelles, engage la lutte en voulant acheter les opinions de Garga qui lui semble être un vrai « combattant ». Celui‑ci, oppressé, « harponné », refuse d’abord de se vendre au capitalisme et à la marchandisation, et de perdre sa liberté, avant de relever le défi : il accepte l’argent de Shlink, son commerce de bois, sa maison ; il prend sa place. À l’inverse, Shlink se dépouille de tout et s’incruste dans la famille de Garga. Les mois passent, évoqués sous la forme de tableaux fragmentés qui s’apparentent aux rounds d’un grand match de boxe métaphysique. À la fin, Garga est à peine vainqueur.

Le conflit comme énergie pure

En tout cas, le conflit est loin d’être apaisé comme dans les traditionnelles tragédies : on est déjà dans une forme de théâtre épique, fait de ruptures et de discontinuités, sans résolution, où le public est maintenu dans une attitude critique puisqu’il est obligé de se focaliser sur le conflit non pas comme symbole de quelque chose, mais comme réalité vivante, comme énergie pure. Outre la forme, l’écriture dans cette pièce, truffée d’expériences langagières, est irriguée par la poésie de Rimbaud (« mots sensibles et concrets », « mots d’une certaine matière et d’une certaine couleur. Noyau de cerise, revolver, poche de pantalon, dieu de papier […] », écrira Brecht plus tard).

Victor Vontobel adapte donc une pièce moderne (et qui contient toujours des échos à l’actualité) et choisit de l’inscrire dans un univers ultracontemporain. Garga est devenu un vendeur sans horizon dans un magasin de vidéos. Il boit, fume, fréquente quelqu’un sans s’engager. Ses parents misérables sont RMIstes, obèses et accros aux chips et à la télé. Sa sœur va tomber dans la prostitution. Shlink incarne, quant à lui, l’homme qui a réussi financièrement en partant de rien, mais qui demeure insatisfait : le commerce, qu’il s’agisse de bois, de drogues ou d’actions, ne comble pas le vide existentiel. Lorsque les deux hommes luttent ensemble, le monde qui les entoure s’effondre – comme le signale l’affaissement, dès le début, du décor (un panneau de points lumineux évoquant la ville). La famille de Garga explose : Marie la vierge finit par se prostituer, Garga vend à deux clients la même commande de bois. On est en pleine crise familiale, sociale, affective, financière. En pleine crise des valeurs.

Cet univers outrancier et contradictoire

La scénographie inventive et la présence de vidéos et d’un groupe de musiciens en direct suggèrent très justement le chaos, la vitesse, l’aspect illusoire de cet univers toujours plus outrancier et contradictoire. La scène inaugurale de la pièce est ainsi filmée et projetée sur un grand écran, comme dans une salle de cinéma. Comme s’il s’agissait d’accentuer l’irréalité de ce moment où un homme entre arbitrairement dans une boutique pour agresser un autre et faire trembler « son socle », c’est‑à‑dire sa vie. La vidéo permet aussi de montrer la rapidité des images, de faire des gros plans sur Garga qui rappellent des scènes de Trainspotting, tant le jeune homme et la situation semblent hallucinés.

Les transitions malignes entre la vidéo et les saynètes jouées, ainsi que la musique triste ou déjantée, les cris, les déplacements des comédiens dans de petites aires de jeu, plongent le spectateur dans un immense western, une jungle urbaine furieuse, à la fois violente et poétique, où les êtres humains se portent des coups tant verbaux que physiques. Les deux adversaires, campés par des comédiens inspirés (Clément Bresson, au jeu très « plastique » et Arthur Igual, tout en force et en fragilité) finissent par devenir interchangeables ; l’ennemi devient l’ami le plus intime durant le combat, même si, au final, une vraie rencontre entre les deux hommes se révèle impossible…

Une lutte avec l’ombre

Le spectateur cherchera en vain à comprendre l’enjeu de cet affrontement. Shlink semble fasciné par Garga et cherche à l’atteindre presque amoureusement. De son côté, Garga accepte le combat, car il ressent « une passion qui l’entraîne vers le fond » et l’empêche de se sentir libre. Tous deux se sentent oppressés, comme « des bêtes à l’abattoir ». Ils finissent même par s’adresser au public, devenu témoin et juge de l’injustice de l’existence, dans des scènes d’une intensité dramatique rare. Mais la seule « vérité » qui émane du spectacle est l’énergie des corps, des mots, des sons, des images qui s’entrechoquent. Toute la polyphonie de l’écriture scénique de Vontobel signale que ce qui importe, dans ce match théâtral, c’est le combat en soi – seule façon d’être en contact avec l’autre et d’être vivant. Dans ce spectacle coup de poing, le jeune metteur en scène parvient donc, dans la lignée de Brecht, à violenter la mystification et à faire « frémir les âmes fortes ». Un tour de force. 

Lorène de Bonnay

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

 

Allusion au poème d’Henri Michaux, le Grand Combat, Gallimard, 1927.

Dans la jungle des villes, de Bertold Brecht

Traduction de l’allemand : Stéphane Braunschweig

Adaptation et mise en scène : Roger Vontobel

Collaboration artistique et vidéo : Christine Seghezzi

Avec : Clément Bresson, Rodolphe Congé, Cécile Coustillac, Annelise Heimburger, Arthur Igual, Sébastien Pouderoux, Philippe Smith, John Arnold

Dramaturgie : Anita Augustin

Scénographie : Claudia Rohner

Costumes : Eva Martin

Musique : Daniel Murena

Maquillages et coiffures : Isabelle Flosi

Collaboration lumière : Stéphane Hochart

Stagiaires à la mise en scène : Miriam Schulte, Raphaëlle Tchamitchian

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52

 

 

www.colline.fr

 

 

 5 invitations pour 2 personnes à gagner pour chacune des représentations du mercredi 23 et du jeudi 24 mai 2012 à 20h !
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ON THE STEPS
Chorégraphie de Florent Mahoukou
du 22 au 26 mai 2012
à 20 h du mardi au vendredi, à 16h le samedi
Le Tarmac / 18 à 5 €
Durée du spectacle : 50 mn
Lauréat de la biennale de danse de Bamako 2010

Sur une scène (dans un monde) où chacun joue sa propre partition, sans souci de l’autre, le danseur (l’homme) est à la merci d’un grand ordonnateur des faits et des gestes.
Dès lors, devenus pantins, mannequins, marionnettes, à la merci, les corps sont articulés, désarticulés, menés de mains de maître, de mains de chorégraphe.
Corps façonnés, pliés, repliés, dépliés. Corps lancés, élancés, rejetés, projetés, mêlés, entremêlés. Corps épaves, traînés, malmenés lorsque le metteur en geste relève un bras, écarte une jambe, déplace un corps, plisse un visage, force un sourire, lorsqu’il s’empare du corps, le guide, l’anime, le soulève ou le fige…
Dans le jeu des couleurs, dans le jeu des costumes, sur le rythme métronome du défilé, dans l’espace du paraître, dans le corps paré, sapé, travesti… Florent Mahoukou mène… la danse, jusqu’à l’immobilité du dernier geste, jusqu’au chant impossible.
A corps et à cris.

 

 

Publié dans Dialogues

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